Lecture dramaturgique

La situation : au centre du plateau et face au public, une femme est enterrée jusqu’à la taille dans un mamelon de sable, entourée d’un sac, d’une ombrelle, et accompagnée d’un homme à moitié visible, adossé ou rampant derrière le même mamelon. Face à lui, une ligne d’horizon figurée en perspective au fond de la scène.

Nous voici donc au centre d’un espace cosmogonique, où sont représentés la terre nourricière, le ciel rédempteur, et au sein duquel s’agitent une femme, principe de vie, et un homme, qui représenterait le parasite, tous deux prisonniers de la gravité.

Le rideau s’ouvre sur le réveil de la femme, qui remercie le ciel du jour à venir, se lave les dents, tente de réveiller l’homme derrière elle. Son quotidien est celui de l’humanité. A la différence qu’il est posé en trophée sur un plateau de théâtre, et que le spectacle de sa nullité devient évident, confronté à l’énormité du drame existentiel qui se joue, à la permanence du mystère qui l’entoure : D’emblée, cette situation nous renvoie a la dérision des moyens que nous mettons en œuvre pour faire face à l’écrasante responsabilité d’être là, d’exister. Le problème est posé, le spectacle commence.

La nuit tombe pour le spectateur, le jour se lève pour Winnie et Willie. Et parce que le jour se lève, il fout trouver une raison de la passer, dans la quasi impossibilité de bouger, d’échapper à la condition qui relie les corps à la terre, toute vie à sa mort. Et nombreuses sont les façons d’y remédier: Faire la toilette, ouvrir et fermer son sac, se protéger du soleil, lire un journal. Se souvenir de morceaux épars de poèmes, de ses anciens amours. Exige l’improbable réponse de l’autre, derrière soi, muet, inaccessible, le provoquer, lui demander son appui, sa reconnaissance. N’avoir rien a attendre et tout à espérer; que cette journée qui commence, et ressemble dramatiquement à toutes les autres, soit, elle aussi, une belle journée.

Et pourtant, ces savants compromis et toutes leurs promesses de bonheur s’évanouissent face à l’éminence du désastre, de la chute dans le gouffre, alors que personne ne répond à Winnie, que la terre se resserre inexorablement autour d’elle, de son émerveillement, tandis que le spectacle du cauchemar, lui, bat son plein.

Dès lors se pose la question, pour l’acteur, d’expérimenter le paradoxe esquissé par le texte; comprendre « d’où ça parle », d’où ça peut bien vouloir parler, de quel espace surhumain, métaphysique, alors que la situation est si désespérée, le quotidien si dérisoire, le discours si futile. La première phase du travail a donc consisté à explorer ce degré zéro de la situation: l’enfermement, et le sentiment d’impuissance qui en découle. Puis la rage qui y naît, et la nécessité absolue d’en dégager un sens, ou plutôt d’y engager un sens. Car, selon nous, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Contrairement à l’idée reçue et très répandue que le théâtre de Beckett est celui de l’absurde, le travail que nous y menons semble paradoxalement révéler une quête absolue, radicale, de sens. Car l’histoire de Winnie n’est pas, selon nous, celle du drame bouffonnesque de l’anéantissement, elle est le moyen de sa transcendance. Elle est le déni constant de l’asservissement à la condition humaine, organique, par la création d’un espace abstrait, poétique, au sein duquel les lois de la pesanteur n’ont plus cours, où règnent en uniques maîtres la conscience et la créativité de l’homme.

En effet, plus Winnie est coupée des moyens de ritualiser son quotidien, sa condition, son angoisse face à l’immense solitude existentielle, plus elle s’en libére, chante et sublime le monde qui l’enferme. L’issue est fatale, leur salut est proche. Ainsi, la structure du texte laisse apparaître une mise en abyme continue avec une issue vers le haute, entre lesquelles se tiennent dos à dos deux clowns magnifique, tour à tour clair et esprit, à jamais séparés et éperdus du désir de s’unir, de se faire face.

Livré à une conscience du drame existentiel, Beckett conçoit sa propre cosmogonie, où la quête de sens se fait dans la fragilité d’un espace poétique, confrontant l’homme enchaîné à l’idée enfin possible de sa liberté, faisant naître en lui le plus profond désir de transcender le monde. Sacrifiée à cette cause, Winnie commence par rendre grâce au néant qui l’entoure. C’est sans aucun doute de ce néant que se nourrit l’espace Beckettien mais il nous a semblé y découvrir une provocation radicale à invertir ses limites. Car les frontières y deviennent extrêmement ténues entre le spectateur et l’acteur, celui qui joue et ce qui est en jeu, entre le spectacle et la vie, le réel et l’imaginaire, la vie et la mort.

Défiant les principes mêmes de la représentation et de la distance qu’elle instaure, Beckett crée un espace théâtral où les spectateurs se font face à l’infini: Winnie est la première spectatrice d’une humanité dérisoire, qui n’est autre que celle du public venu se voir, assis dans la salle, lui-même incapable de se bouger se son siège, prisonnier formel tout aussi absurde et mélancolique qu’elle. Et invité lui aussi à répondre à cette provocation en prenant part une opération alchimique, qui place l’humaine au centre de sa propre transformation.

Durant le travail, l’idée nos est venue d’installer Winnie sur un trapèze, ses objets solution suspendus en question autour d’elle, parce qu’elle correspond selon nous au mouvement poétique initié par le texte. Et qu’il s’agit bien d’y défier les lois de la pesanteur, alors que, pour conjurer le vide elle trouve la force de s’émerveiller de la promesse de bonheur qu’il contient. Le travail a donc consiste à chercher une parole dont les mots seraient plus légers que l’air, à exister au creux de cet espace où les acteurs-spectateurs s’essaient à une danse douloureuse, sur un fil tendu entre deux gouffres; A tenter d’arpenter les bords de cette fêlure et à trouver là, en plein vertige d’apesanteur, ivre de légèreté, de quoi réinventer le monde. Et s’en émerveiller.

Un jour, un jour, bientôt peut être, un jour,
j’arracherai de moi l’ancre
qui tient mon navire loin des mers…

Clown, Henri Michaux

Dossier de presse

PDF - Dossier de presse

Librement inspiré de S. Becket
Ecriture et direction d’acteurs Massimo Dean
Production Kali&co/Liolà

« Kali&co à travers les artistes qui la composent, pose comme objectif prioritaire l’univers théâtre — théâtre comme plaisir d’être sur le plateau et plaisir du jeu : la gourmandise des couleurs, des sons et des choix musicaux.

Kali&co reconnaît au sacré la capacité théâtrale de durer au-delà des idéologies plus récentes comme le fascisme ou le communisme.

Et en tant qu’hommes de théâtre, nous ne pouvons pas ne pas nous interroger sur cela. Nous devons restituer le théâtre à Hercule et à ses travaux légendaires. Comme l’Ame de Platon, le théâtre a besoin de ses travaux pour se souvenir, pour restituer un corps ailé, sa propre fraîcheur d’origine ; la source moins domestique et plus sauvage.

L’écriture contemporaine est également essentielle pour Kali&co. L’association poursuivra par conséquent ses recherches en la matière. »

Massimo Dean

12 décembre 2017

Lecture du texte
« Un jour de pluie »
D’ascanio Celestini
Lycée Bréquigny-Rennes

24 et 25 novembre 2017

Gigot Love
Bukta Paktop
Bruxelles – Belgique

3 novembre 17 décembre 2017

Résidence de création
Projet Celestini – Tome 3
Lycée Bréquigny – Rennes

23 settembre 2017

Iliade.
Uno studio di eroi quasi invincibili
Arci Aur-Ora-Piccolo Teatro
Ora-Italia

7-8-9 juillet 2017

Gigot Love
Festival « Tombées de la nuit »
Rennes

02 juillet 2017

Gigot Love
Festival « Vent de Vilaine »
15h – Pont-Réan